Plaidoyer pour l’entre-deux restauré
Didier Pingeon[1]
La violence en pâture [2]
Qu’en est-il de la violence à l’école ? On a beaucoup dit sur ces incivilités juvéniles. La surabondance d'écrits plus ou moins pertinents, d'articles plus ou moins alarmistes, d'émissions ou de débats publics, entre réflexions scientifiques et "reality shows" est telle qu'elle alimente, réactive encore [3]une fois – comme toujours – ce “y a plus d'jeunesse” désormais sans appel. La violence deviendrait-elle le reflet grimaçant de notre vacarme. Plus s’expriment nos inquiétudes, plus elle s’active. Prudence ! Je me méfie de ceux qui, à la moindre alerte, prônent en toute bonne conscience le retour du bâton.
D’abord, l'actualité est-elle aussi tragique qu'elle n'y paraît ? En tous les cas, ainsi rapportée, la réalité prend un tour pesant. Dans les “Faux Monnayeurs” (1925), André Gide contait l’histoire de Boris, un enfant qui, à l'instigation d'une bande dont il rêvait de faire partie, se suicide sous les yeux de ses camarades de classe. Cette histoire est vraie. Elle s'est déroulée au début de ce siècle à Clermont-Ferrand. La mort de Boris a été, à l’époque, relatée comme un simple fait divers. L’événement appartiendrait aujourd'hui au fait de société. Plus proche de nous, le tour que prend la manière de relater les faits de violence doit nous interpeller. Hervé Hammon pose ainsi la question : “Un écolier blesse un autre écolier à la sortie de l'école, toutes les plumes et toutes les caméras se déchaînent. Les éditorialistes s'alarment, les psychologues glosent, les parents d'élèves s'inquiètent... Il y a une dizaine d'année, quand on relatait une agression à l'école, c'était une faute de goût, un manque de pudeur, une quête ignoble du sensationnel. Aujourd'hui, on se précipite pour y faire le maximum de scoop. L'école était-elle autrefois “ au dessus de tout soupçon” et aujourd'hui devenue pourvoyeuse de violence ?”
Le discours sur la violence actuelle ne s'appuie pas sur une évidence statistique mais sur une meilleure visibilisation – une meilleure exhibition – du fait. Du coup il inquiète. A juste titre ? De quelle violence parle-t-on, sinon d'une violence spectaculaire, impressionnante, inquiétante, dont l'image est polycopiée à ne plus savoir qu'en faire - sinon la rendre plus praticable ? Afficher la violence contre les murs, c'est lui faire publicité. L'exhiber à la une des journaux, c'est lui faire bonne presse. Certes, le racket, l'agression, le vandalisme indisposent, non pas parce qu’en soi, ce sont des actes inacceptables, mais parce qu'ils éclatent au grand jour. De plus en plus de regards les croisent, malgré eux. Les meurtres symboliques embarrassent parce qu'on leur donne une scène et un auditoire. Mais y a-t-il pour autant plus de violence que hier, quand l'école reconnaissait les vertus éducatives de la punition corporelle, quand le père ne se culpabilisait point de donner la fessée, que les gosses se battaient à coups de pierres entre bandes rivales, que la maréchaussée passait à tabac l'ivrogne arrogant. La tolérance était à la mesure de l'acceptation du corps à corps, du face à face.
Aujourd'hui, la violence augmente moins que l'inquiétude qu'elle enfante. Le moindre fait est dupliqué, passe sur les ondes, en rajoute à la paranoïa collective. Et pourtant cette violence en relief, hors soi, explosive, souvent ciblée, pas vraiment gratuite, dont on parle à tort et à travers, masque d'autres formes de violences, autrement plus redoutables.
Violences en soi, implosives, réprimées, refoulées : la dépression en contrepoint de la fuite en avant ; ou la psychose pour verrouiller le réel. Violences sur soi, autodestructrices : l'anorexie en quête de transparence, le suicide pour tuer le temps.
L'implosion me tourmente davantage que l'explosion. A qui donc peut bien servir ce camouflage social de l'autoviolence, à quoi sert le silence ?[4]
Au fond, l’on glose et l'on braque l'objectif sur des comportements et non pas sur les environnements qui les provoquent. On parle d'actes de violence alors qu'il faudrait divulguer les états de violence. La violence, le sait-on vraiment, est une forme d'adaptation au milieu. Quel est-il donc, ce milieu ? Les causes de la violence ne sont pas à rechercher dans la nature de l'individu, mais dans les relations qu'il entretient avec son environnement. Élémentaire !
Mais quel est cet environnement ? Tout être peut avoir un comportement violent s'il est dans une situation qui l'y conduit. Que dire dès lors d'une société qui invective le jeune en lui disant “tire-toi, et ramasse ton sourire !” ? Que dire de ces violences d'adultes : les sévices, les mauvais traitements, l'inceste, les rejets, mais aussi à l'école, et plus subtilement les moqueries, les ironies, la dépréciation, le dénigrement. Que dire de ces voies de garage et de ces marquages institutionnels qui étranglent l'avenir de trop d'enfants? Si les portes ne cessent de se fermer, l'adolescent ne peut que se cabrer, se rebeller. Il est laborieux de s’enraciner dans un terrain mouvant qui ne laisse plus de prise ! Quand les identités individuelles se fragilisent, comme l'a bien vu Boris Cyrulnik[5], quand le jeune ne sait plus à qui il appartient, quelle est sa filiation culturelle, il y a “crise d'appartenance”. Alors, le “nous” devient un genre de prothèse d'un “je” à la dérive; la violence est imminente, le nationalisme, la bande...
Quand un enfant devient-il violent ? S'il est lui-même victime de violences, s'il ne s'accepte plus, s'il croit ne plus exister, il cogne pour se rencontrer. Quand le corps est tenu en laisse, quand l'expression est cadenassée surgit, inévitable et inattendue la violence.
Philippe Ariès le dit bien : “Nous ne sommes pas dans une société de violence, mais au contraire dans une société où l'on a établi une distance entre les corps. On ne se touche plus, on ne se bat plus. La violence actuelle n'est-elle pas une recherche du coup à coup?”[6]
Faire du bruit, faire désordre, même se supprimer, c'est aussi dire que l'on existe. Tout fait signe ! La violence des enfants n'est gratuite pour personne, ni aveugle, ni insensée. Bouteille à la mer, elle traduit dans la mesure de leurs possibles, nos barbaries d'adultes. Bruit pour dire qu'on existe, elle extériorise l’angoisse d’une existence non reconnue. Elle dit l'inconfort des surdoses et des manques. Elle est le libellé clairvoyant d’une évidente dévalorisation de l’image de soi. A l’inverse, être non violent suppose d'abord une bonne estime de soi. Le sentiment de non valeur souvent colle à la peau de l’exaspéré. La violence est un signe, celui souvent du désespoir.
Et une signature : celle de l'incommunication.
Alors que faire ? Sûrement dédramatiser, expliquer, et conjurer ! Mais encore davantage...
La violence a coutume d'engendrer la violence. La consommer jour après jour conduit inévitablement à la fabriquer. Si l'école n'y entre pas, elle l'atténuera. La violence à l'école peut exprimer la pesanteur des inégalités, traduire les souffrances de cette course – à l’avance perdue – à la reconnaissance sociale. Le vandalisme est sans doute une production de la société de convoitise. Mais la violence à l’école révèle aussi ce qui passe ailleurs : violences vécues devant le petit écran, brutalités engrangées dans l’exiguïté des espaces de vie, violences familiales, crise économique, endettements, chômage, absence de projets, sentiment de peur...
L'école semble parfois avoir perdu – ou gelé – certains de ses rôles socialisants. Elle ne joue plus son rôle d'initiation. Il est sans doute temps pour elle de relever, aujourd'hui, un défi éducatif, bien plus qu'un défi d'instruction. Apprendre la tolérance.
Apprendre aux enfants à s'accepter pour accepter les autres. Autoriser un lieu pour dire le sens. Restaurer la communication là où elle ne passe plus. “Comment faire taire la violence” se demande Cyrulnick ? Par la conversation, dit-il. Par l'échange.[7]
Les causes de la violence ne sont sans doute pas à décrypter dans la nature de l'individu mais dans la relation qu'il entretient avec son environnement. Il est essentiel de laisser aux gens leur vie, et ce qu'ils vivent, de ne pas s’approprier leur existence, même en dérives. Mais rien n’empêche que l’on ouvre des espaces où peut se poser la question du sens, de la manière, du désir, de la relation. Et du pourquoi de certaines violences, rentrées ou exposées .
Mieux encore, l’école peut , dans l’espace spécifique et privilégié qui la caractérise, éduquer à la résolution des conflits. Favoriser des espaces de médiations. Donner maîtrise aux élèves sur leurs problèmes, leurs conflits, leurs désarrois, plutôt que de les laisser constamment raptés par les spécialistes. Les aider à se resituer dans un système de valeurs. Désamorcer les violences côté cour, en comprendre le sens côté jardin.
Les violences physiques, les bagarres entre pairs, les règlements de comptes, les agressions, les rackets provoquent d’ordinaire une réponse répressive, sans plus. Sans effort de compréhension : œil pour œil, dent pour dent, sans considération du sens. Tu as fait mal, tu paies! Les violences psychiques, elles, inspirent plus souvent le silence. Le dénigrement, les propos blessants, le racisme, les moqueries, les mises à l’écart suscitent ce désintérêt que l’on a pour l’impalpable, l’indescriptible. N‘y a-t-il pas d’autres réponses que la répression ou plus grave peut-être le désintérêt ?
On a beaucoup misé –à raison – sur une école pour la vie, par la vie. Du moins à ses débuts. Et pourtant, d’urgence, l’école doit aujourd’hui se distancer quelque peu de la vie, porter un regard en recul, se muer en observatoire de l'existence. Devenir un lieu où décrypter la vie, quitte à devoir apprendre – réapprendre – à y résister. S'initier à ne pas se laisser faire, plutôt que d'être fatalement le reflet de l'existence. Dévier les fatalités. L'école doit être aussi un lieu de critique sociale : qu'il s'agisse de l'information, de la production, de la sécurité, de la consommation, de la culture, de la politique...
A titre d’exemple, plutôt que de se résigner à l’inévitable et violente incursion de la télévision dans l’intimité quotidienne, il s'agirait d'enseigner aux élèves le vocabulaire, la syntaxe, la grammaire, la morphologie de l'image, comme on le fait de la langue maternelle. Apprendre à déceler le mensonge télévisuel.[8] Penser que la répression de la violence aura un quelconque effet dissuasif est contestable. Mieux vaut inventer d’autres réponses, instituer d’autres modes de gestion des conflits, se souvenir que la violence appelle la violence. Mais en même temps, savoir qu’être non-violent suppose préalablement une bonne image et une bonne estime de soi. De quoi alimenter encore quelques colloques pédagogiques...
Comment dès lors atténuer la violence, la rencontrer de face plutôt que de biais, en faire le marchepied d’un progrès plutôt que l’inspiratrice d’une paranoïa collective ? Des programmes passionnants de résolution créative des conflits à l’école existent dans plusieurs pays, en France, en Belgique, en Hollande, au Canada, et particulièrement aux Etats-Unis.[9] Ces programmes se fondent tous sur une conviction essentielle : c’est dès l’école qu’il est possible d’acquérir d’autres comportements face aux conflits. Les enfants sont là pour apprendre et pour grandir. Mieux vaut donc intégrer la gestion des conflits aux programmes d’éducation, au lieu de mandater des spécialistes extérieurs ; à plus forte raison que l’école est un lieu de mélange, de confrontation, donc un excellent terrain d’expérimentation de la résolution des litiges.
Le conflit même violent, si sa résolution est bien menée, conduit infailliblement à un apprentissage de la vie en société. Plutôt que s’attacher à éliminer ceux qui vivent dans une autre représentation, on peut susciter des échanges dans des lieux où existe le droit d’exposer les diverses représentations de l’autre. Restaurer la communication là où elle ne passe plus. L'école peut sans doute retrouver une fonction initiatrice. Vers un savoir-vivre ; et pas seulement vers un savoir et un savoir-faire. L’éducation à la citoyenneté ? Une branche principale !
La médiation scolaire par les pairs, la résolution créative et communautaire des conflits sont de nouvelles pratiques, de nouvelles éthiques qui ouvrent des horizons prometteurs. Exemple concret : dans plusieurs pays, dans le cadre de programmes de préparation à la médiation scolaire, et plus ponctuellement et peu à peu, en Suisse, des élèves sont formés à devenir médiateurs. Des médiateurs formés à aider à résoudre les disputes qui peuvent se produire entre écoliers ; puis généralement ils sont élus par leurs pairs et confirmés par les enseignants. Des élèves sont donc choisis et formés à devenir des intermédiaires pour donner à d’autres élèves en dissension maîtrise sur leurs problèmes au lieu que ceux-ci soient constamment "raptés" par les spécialistes. Formés à devenir des interprètes entre offenseurs et offensés, à restaurer l’entre-deux. Cette médiation par les pairs – menée par les élèves eux-mêmes auprès d’autres élèves – suppose que les programmes scolaires intègrent les principes et les outils nécessaires à la résolution primaire des conflits.
Du coup, les enseignants eux-mêmes sont concernés et formés à cette approche. Il doit s’agir d’une perspective globale de l’école, une démarche endossée par tous, autorités, directeurs, enseignants, élèves, parents...
La médiation réduit donc les tensions en réglant les problèmes les plus courants à la base : bagarres, insultes, rumeurs, racisme, phénomènes de bouc-émissaire, vols d’argent, de vêtements, conflits familiaux, relations garçons-filles... En leur trouvant des solutions. Certes, quelques délits graves ne sont plus du ressort de la médiation : armes, drogue, agressions caractérisées... Mais il faut savoir qu’un système de médiation bien appliqué, très tôt dans le cadre scolaire, en deçà de dérives plus critiques, prémunit le plus souvent contre des violences caractérisées.
Mais, au fond, avant de disserter sur la violence à l’école et les réponses souhaitables, il faudrait peut-être se rappeler que la prévention de tout acte de violence à l’école passe d’abord par tout ce qui combat les inégalités, les mécanismes de stigmatisation et d’exclusion, et toutes les formes d’incommunication.
[1] Dr.Sciences de l’Education et chargé d’enseignement à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education, Université de Genève
[2] Ce texte de Didier Pingeon fait suite à un article déjà publié, sous une forme voisine, dans Résonance, mensuel de l’école valaisanne, N°3, novembre 1993, sous le titre “La violence dans tous ses états”.
[3] Le billet de Hervé Hammon, Le Monde de l’Education, novembre 1993
[4] Braconnier (A.), Les adieux à l’enfance, Paris, Calmann-Lévy, 1989, coll. Le Livre de poche
[5] Cyrulnik (B.), Les nourritures affectives, Paris, Odile Jacob, 1993
[6] Ariès (Ph.),”L’enfance écartée” in Enfants et Violences, Autrement, 22 / 1979
[7] Op.cit
[8] Propos inspiré par la chronique de Jacques Juillard “ Fermons l’école”, Le Nouvel Observateur, 31, 1994
[9] a) L’organisation “Educateurs à la responsabilité en métropole, à New York. finance des programmes de résolutin créative des conflits en collaboration avec les écoles publiques de New York.
b) Name est une association nationale pour la promotion de la médiation scolaire.