Violence
ordinaire : pistes de réflexion
Préambule
En juin 1998, le Conseil d'Etat genevois a constitué un
collège d’experts ayant pour mission de rendre un rapport sur « la
violence des jeunes en milieu urbain », à la lumière des événements
survenus à Genève en marge des manifestations contre la réunion
interministérielle du 50ème anniversaire de l'Organisation mondiale
du commerce (OMC).
Le double objectif de ce mandat consistait d'une part à
« mettre en évidence les raisons probablement multiples de ces
débordements », d'autre part à « proposer des pistes de
solutions » dans une perspective de prévention.
C’est à partir des recommandations formulées en relation
avec le thème de la métamorphose de la violence dans les rapports individuels
et sociaux au sein des sociétés contemporaines que s’articule mon propos.
Métamorphose
des rapports entre violence et société
Jusqu'à la fin des années ’60, les cadres contraignants de
la société industrielle permettaient de penser la violence comme l’une des
composantes qui cimentent le système social et structurent la personnalité
sociale.
L’individualisme, la compétition, l’anomie et l’exclusion sont des caractéristiques majeures de
la société contemporaine qui induisent un univers de crise et conduisent à une
métamorphose du rapport entre violence et société. En conséquence, les faits de
violence se sont transformés de manière subtile au cours des trente dernières
années, en se déplaçant du secteur
policier et judiciaire (crimes et délits) au domaine de la sphère sociale et
culturelle du “vivre ensemble” (conflit de civilités). La violence ancienne n’a
pas disparu, mais elle cohabite désormais avec des formes nouvelles.
Recommandations
La violence (urbaine) est une
construction sociale qui implique divers acteurs ou partenaires, elle n’est pas
réductible à une explication monocausale.
La violence est constitutive des rapports sociaux.
Lorsqu'elle s'exprime selon un cadre qui lui donne sens, la violence renvoie
aux conflits sociaux. Les ensembles sociaux sont mus par des conflits. Au cœur
de la dynamique sociétale, il y a les relations et les interactions entre des
groupes, des individus qui luttent pour leur participation et leur intégration
sociales. Pour qu'il y ait conflit social, trois conditions doivent être
réunies. Premièrement, l'existence d'un enjeu social par rapport auquel les
acteurs se trouvent en position contradictoire. Deuxièmement, la volonté des
acteurs de jouer un rôle prépondérant par rapport à cet enjeu (avoir plus
d'influence, plus de pouvoir, plus de richesses …). Enfin troisièmement, la
reconnaissance par les différents acteurs de l'adversité, c'est-à-dire la prise
en compte du fait qu'autour d'un enjeu déterminé il y a des acteurs qui ont des
buts ou des intérêts divergents. Si ces conditions ne sont pas remplies, la
violence peut alors sembler "gratuite", "aveugle" ou
"sauvage".
Dans le traitement « en partenariat » de la
violence, il faut clarifier qui fait quoi et sur quel territoire.
De multiples professionnels et bénévoles participent au
traitement de la violence dans des registres variés (éducatif, sanitaire,
policier, social, culturel, etc.). Un consensus existe sans doute parmi ces
intervenants pour dire qu’à travers toutes les actions de terrain, on cherche
globalement à:
Ø
promouvoir la qualité de vie
Ø
prévenir la violence
Ø
dissuader d’agir ou de réagir par des moyens violents
Ø
réprimer les faits de violence
Ø
prendre en charge les individus réprimés pour faits de violence.
Mais, sur un plan pratique et quotidien, la question
fondamentale des limites des territoires géographiques, institutionnels et
professionnels d’intervention se pose. Autrement dit : qui fait quoi, avec
quelles compétences et quelle responsabilité, sur quel territoire ?
Au niveau des communes ou des quartiers, la mise sur pied de groupes de
réflexion et d’intervention violence ; sur le plan cantonal, création d’un
groupe de liaison qui coordonne et fédère les actions de ces groupes locaux.
Une claire définition des responsabilités, et un partage des
tâches librement consenti ne devraient pas conduire à l’isolement de chaque
acteur et de chaque intervention. Nous sommes convaincus que les faits de
violence peuvent être enregistrés et traités dans les établissements scolaires,
dans les quartiers ou dans les communes. Les groupes de proximité sont à
l’écoute de ce qui se passe dans leur environnement immédiat. Ils interviennent
donc en fonction de leur bonne connaissance des terrains sociaux et culturels
de leur cité. Il est nécessaire que les groupes de réflexion et d’intervention
de proximité trouvent un répondant sur le plan cantonal. Les informations
recueillies sur divers terrains feraient ainsi l’objet d’une analyse globale,
afin de créer un va-et-vient permanent entre une dimension plus théorique ou
plus analytique des problèmes et leur expression institutionnelle et
professionnelle au quotidien dans les divers lieux d'intervention.
Enregistrer systématiquement et analyser les faits de violence dans
l’enseignement.
Jusqu’ici, on n’a pas enregistré systématiquement les faits
de violence. Nous estimons qu’il serait utile que les divers ordres
d’enseignement identifient et enregistrent les faits de violence qui se
produisent au sein de l’ensemble de leurs établissements. Des consignes
précises devraient être élaborées par le Département de l’instruction publique
(typologie des faits de violence, degré de gravité, types d’informations
enregistrées, etc.). Il deviendrait ainsi possible d’analyser ces données et
d’essayer de comprendre les situations-type dans
lesquelles les divers faits de violence se déroulent. Ces analyses
permettraient de guider les actions des groupes de réflexion et d’intervention
de proximité.
L’école et les lieux de formation ont pour mission de construire un rapport
démocratique à la loi et aux règles du « vivre ensemble » à travers
la mise en application des droits et devoirs liés au respect de la personne et
à la citoyenneté.
L’école n’est-elle pas le lieu où la démocratie, l’esprit de
citoyenneté et l’engagement doivent pouvoir être expérimentés, puisque ces
valeurs y sont enseignées ?
Pour aider les jeunes qui se trouvent dans un « no man’s land » à la
fin de la scolarité obligatoire, il faut mobiliser diverses ressources et
compétences, afin d’éviter leur précarisation.
Dans une période où un nombre assez élevé de familles et
jeunes sont dans des situations de vulnérabilité, et parfois proches de
l’exclusion sociale, il nous paraît important de définir et d’appliquer des
mesures d’inclusion, d’insertion et d’intégration des
population précarisées.
Les éducateurs de rue et les travailleurs sociaux hors murs
soulignent que l’école reste pour les jeunes un lieu protégé par rapport à
l’extérieur. Ils constatent que ces dernières années un certain nombre de
jeunes arrêtent toute activité scolaire ou professionnelle, à la fin de la
scolarité obligatoire. Les jeunes engagés dans un processus de rupture de
formation se retrouvent dans une sorte de zone grise, dans un vide
institutionnel. N’étant plus liés au système scolaire, ils ne sont pas pour
autant insérés dans le monde du travail. Le travail en réseau des intervenants
sociaux, éducatifs et sanitaires à l’échelon communal, afin de soutenir les
jeunes en rupture en leur procurant des petits jobs, en leur donnant des
informations pour trouver un emploi, en finançant temporairement des emplois
jeunes, etc. permet de maintenir un minimum de lien social avec ces jeunes et
d’éviter l’aggravation du processus de précarisation.
Prendre en compte les conséquences sociales des divers types d’urbanisation et
de politique du logement.
En matière de logement et notamment de logement social, on
constate que certains quartiers, certains bâtiments (ou certaines allées dans
certains bâtiments) deviennent des ghettos de familles ou de personnes
précarisées. Il faudrait analyser de manière approfondie les rapports entre
urbanisation, politique du logement et effets sociaux. Sur la base d’exemples
étrangers, on sait aujourd’hui à quel point des processus d’homogénéisation
sociale et/ou ethnique de certains quartiers ou groupes d’immeubles peuvent
favoriser, lorsqu’ils sont conjugués avec des phénomènes comme le chômage, la
paupérisation, etc., des sous-cultures à dominante
délinquante. C’est dans une optique de prévention que nous recommandons
l’établissement rapide d’un panorama des situations potentiellement à risques,
afin d’adapter les politiques d’urbanisation et du logement.
Création de commission cantonale pour la jeunesse.
Depuis quelque temps, les jeunes sont à nouveau au centre du
débat public et au cœur des préoccupations de nombreux professionnels
(enseignants, travailleurs sociaux, policiers, milieux de la santé, etc.).
Les sociétés ont à la fois si profondément et si rapidement
changé que même les repères usuels d'entrée dans la phase adulte du cycle de
vie sont maintenant brouillés. La puberté et l'entrée
dans une vie sexuelle active sont plus précoces, les connaissances et les
compétences des jeunes sont à la fois plus nombreuses et différentes de celles
de leurs parents, l'acquisition de certains droits civiques et civils se fait
plus tôt. Mais parallèlement, les durées d'études s'allongent, l'entrée dans la
vie professionnelle est différée pour cause de formations prolongées et de
crise économique, l'indépendance financière passe de manière croissante par des
emplois peu qualifiés et précaires, la «jeunesse éternelle» et ses valeurs
hédonistes guident les aspirations d'une bonne part des adultes (et
généralement plus que des jeunes eux-mêmes !) surtout dans les classes
moyennes aisées.
Aujourd'hui, et pour la première fois depuis les années
d'après-guerre, divers signes attestent que les jeunes en tant que groupe
social sont globalement exposés à vivre dans un contexte et des conditions qui
sont objectivement moins favorables que ceux qu’ont connus leurs parents.
Pour mieux cerner les problèmes que rencontrent les jeunes,
nous proposons la création de Commission
cantonale pour la jeunesse
composée de praticiens et de chercheurs – dans ses grandes lignes une réplique
cantonale de la Commission fédérale pour la jeunesse – qui puisse produire de
manière indépendante des connaissances fiables sur les conditions et les modes
de vie des jeunes et élaborer des propositions ou des recommandations aux
milieux intéressés.
Dominique
Gros
Service de la recherche en
éducation, Genève
[1] Vuille
M., Gros D. (1999), Violence ordinaire,
Genève, SRED, consultable en ligne : http://agora.unige.ch/sred/Publications/Cahiers/FrameCahier.html
|
||||||||||
|
|
||||||||||