Violence ordinaire : pistes de réflexion

par Dominique Gros



 

Atelier présenté lors du colloque « Développer la communication et des relations sans violence à l’école »

 

20 novembre 2002, Cité universitaire, Neuchâtel

Préambule

En juin 1998, le Conseil d'Etat genevois a constitué un collège d’experts ayant pour mission de rendre un rapport sur « la violence des jeunes en milieu urbain », à la lumière des événements survenus à Genève en marge des manifestations contre la réunion interministérielle du 50ème anniversaire de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le double objectif de ce mandat consistait d'une part à « mettre en évidence les raisons probablement multiples de ces débordements », d'autre part à « proposer des pistes de solutions » dans une perspective de prévention.

C’est à partir des recommandations formulées en relation avec le thème de la métamorphose de la violence dans les rapports individuels et sociaux au sein des sociétés contemporaines que s’articule mon propos.

Métamorphose des rapports entre violence et société

Jusqu'à la fin des années ’60, les cadres contraignants de la société industrielle permettaient de penser la violence comme l’une des composantes qui cimentent le système social et structurent la personnalité sociale.

L’individualisme, la compétition, l’anomie et l’exclusion sont des caractéristiques majeures de la société contemporaine qui induisent un univers de crise et conduisent à une métamorphose du rapport entre violence et société. En conséquence, les faits de violence se sont transformés de manière subtile au cours des trente dernières années, en se déplaçant du secteur policier et judiciaire (crimes et délits) au domaine de la sphère sociale et culturelle du “vivre ensemble” (conflit de civilités). La violence ancienne n’a pas disparu, mais elle cohabite désormais avec des formes nouvelles.

Recommandations

La violence (urbaine) est une construction sociale qui implique divers acteurs ou partenaires, elle n’est pas réductible à une explication monocausale.

La violence est constitutive des rapports sociaux. Lorsqu'elle s'exprime selon un cadre qui lui donne sens, la violence renvoie aux conflits sociaux. Les ensembles sociaux sont mus par des conflits. Au cœur de la dynamique sociétale, il y a les relations et les interactions entre des groupes, des individus qui luttent pour leur participation et leur intégration sociales. Pour qu'il y ait conflit social, trois conditions doivent être réunies. Premièrement, l'existence d'un enjeu social par rapport auquel les acteurs se trouvent en position contradictoire. Deuxièmement, la volonté des acteurs de jouer un rôle prépondérant par rapport à cet enjeu (avoir plus d'influence, plus de pouvoir, plus de richesses …). Enfin troisièmement, la reconnaissance par les différents acteurs de l'adversité, c'est-à-dire la prise en compte du fait qu'autour d'un enjeu déterminé il y a des acteurs qui ont des buts ou des intérêts divergents. Si ces conditions ne sont pas remplies, la violence peut alors sembler "gratuite", "aveugle" ou "sauvage".

Dans le traitement « en partenariat » de la violence, il faut clarifier qui fait quoi et sur quel territoire.

De multiples professionnels et bénévoles participent au traitement de la violence dans des registres variés (éducatif, sanitaire, policier, social, culturel, etc.). Un consensus existe sans doute parmi ces intervenants pour dire qu’à travers toutes les actions de terrain, on cherche globalement à:

Ø     promouvoir la qualité de vie

Ø     prévenir la violence

Ø     dissuader d’agir ou de réagir par des moyens violents

Ø     réprimer les faits de violence

Ø     prendre en charge les individus réprimés pour faits de violence.

Mais, sur un plan pratique et quotidien, la question fondamentale des limites des territoires géographiques, institutionnels et professionnels d’intervention se pose. Autrement dit : qui fait quoi, avec quelles compétences et quelle responsabilité, sur quel territoire ?


Au niveau des communes ou des quartiers, la mise sur pied de groupes de réflexion et d’intervention violence ; sur le plan cantonal, création d’un groupe de liaison qui coordonne et fédère les actions de ces groupes locaux.

Une claire définition des responsabilités, et un partage des tâches librement consenti ne devraient pas conduire à l’isolement de chaque acteur et de chaque intervention. Nous sommes convaincus que les faits de violence peuvent être enregistrés et traités dans les établissements scolaires, dans les quartiers ou dans les communes. Les groupes de proximité sont à l’écoute de ce qui se passe dans leur environnement immédiat. Ils interviennent donc en fonction de leur bonne connaissance des terrains sociaux et culturels de leur cité. Il est nécessaire que les groupes de réflexion et d’intervention de proximité trouvent un répondant sur le plan cantonal. Les informations recueillies sur divers terrains feraient ainsi l’objet d’une analyse globale, afin de créer un va-et-vient permanent entre une dimension plus théorique ou plus analytique des problèmes et leur expression institutionnelle et professionnelle au quotidien dans les divers lieux d'intervention.


Enregistrer systématiquement et analyser les faits de violence dans l’enseignement.

Jusqu’ici, on n’a pas enregistré systématiquement les faits de violence. Nous estimons qu’il serait utile que les divers ordres d’enseignement identifient et enregistrent les faits de violence qui se produisent au sein de l’ensemble de leurs établissements. Des consignes précises devraient être élaborées par le Département de l’instruction publique (typologie des faits de violence, degré de gravité, types d’informations enregistrées, etc.). Il deviendrait ainsi possible d’analyser ces données et d’essayer de comprendre les situations-type dans lesquelles les divers faits de violence se déroulent. Ces analyses permettraient de guider les actions des groupes de réflexion et d’intervention de proximité.


L’école et les lieux de formation ont pour mission de construire un rapport démocratique à la loi et aux règles du « vivre ensemble » à travers la mise en application des droits et devoirs liés au respect de la personne et à la citoyenneté.

L’école n’est-elle pas le lieu où la démocratie, l’esprit de citoyenneté et l’engagement doivent pouvoir être expérimentés, puisque ces valeurs y sont enseignées ?


Pour aider les jeunes qui se trouvent dans un « no man’s land » à la fin de la scolarité obligatoire, il faut mobiliser diverses ressources et compétences, afin d’éviter leur précarisation.

Dans une période où un nombre assez élevé de familles et jeunes sont dans des situations de vulnérabilité, et parfois proches de l’exclusion sociale, il nous paraît important de définir et d’appliquer des mesures d’inclusion, d’insertion et d’intégration des population précarisées.

Les éducateurs de rue et les travailleurs sociaux hors murs soulignent que l’école reste pour les jeunes un lieu protégé par rapport à l’extérieur. Ils constatent que ces dernières années un certain nombre de jeunes arrêtent toute activité scolaire ou professionnelle, à la fin de la scolarité obligatoire. Les jeunes engagés dans un processus de rupture de formation se retrouvent dans une sorte de zone grise, dans un vide institutionnel. N’étant plus liés au système scolaire, ils ne sont pas pour autant insérés dans le monde du travail. Le travail en réseau des intervenants sociaux, éducatifs et sanitaires à l’échelon communal, afin de soutenir les jeunes en rupture en leur procurant des petits jobs, en leur donnant des informations pour trouver un emploi, en finançant temporairement des emplois jeunes, etc. permet de maintenir un minimum de lien social avec ces jeunes et d’éviter l’aggravation du processus de précarisation.


Prendre en compte les conséquences sociales des divers types d’urbanisation et de politique du logement.

En matière de logement et notamment de logement social, on constate que certains quartiers, certains bâtiments (ou certaines allées dans certains bâtiments) deviennent des ghettos de familles ou de personnes précarisées. Il faudrait analyser de manière approfondie les rapports entre urbanisation, politique du logement et effets sociaux. Sur la base d’exemples étrangers, on sait aujourd’hui à quel point des processus d’homogénéisation sociale et/ou ethnique de certains quartiers ou groupes d’immeubles peuvent favoriser, lorsqu’ils sont conjugués avec des phénomènes comme le chômage, la paupérisation, etc., des sous-cultures à dominante délinquante. C’est dans une optique de prévention que nous recommandons l’établissement rapide d’un panorama des situations potentiellement à risques, afin d’adapter les politiques d’urbanisation et du logement.


Création de commission cantonale pour la jeunesse.

Depuis quelque temps, les jeunes sont à nouveau au centre du débat public et au cœur des préoccupations de nombreux professionnels (enseignants, travailleurs sociaux, policiers, milieux de la santé, etc.).

Les sociétés ont à la fois si profondément et si rapidement changé que même les repères usuels d'entrée dans la phase adulte du cycle de vie sont maintenant brouillés. La puberté et l'entrée dans une vie sexuelle active sont plus précoces, les connaissances et les compétences des jeunes sont à la fois plus nombreuses et différentes de celles de leurs parents, l'acquisition de certains droits civiques et civils se fait plus tôt. Mais parallèlement, les durées d'études s'allongent, l'entrée dans la vie professionnelle est différée pour cause de formations prolongées et de crise économique, l'indépendance financière passe de manière croissante par des emplois peu qualifiés et précaires, la «jeunesse éternelle» et ses valeurs hédonistes guident les aspirations d'une bonne part des adultes (et généralement plus que des jeunes eux-mêmes !) surtout dans les classes moyennes aisées.

Aujourd'hui, et pour la première fois depuis les années d'après-guerre, divers signes attestent que les jeunes en tant que groupe social sont globalement exposés à vivre dans un contexte et des conditions qui sont objectivement moins favorables que ceux qu’ont connus leurs parents.

Pour mieux cerner les problèmes que rencontrent les jeunes, nous proposons la création de Commission cantonale pour la jeunesse composée de praticiens et de chercheurs – dans ses grandes lignes une réplique cantonale de la Commission fédérale pour la jeunesse – qui puisse produire de manière indépendante des connaissances fiables sur les conditions et les modes de vie des jeunes et élaborer des propositions ou des recommandations aux milieux intéressés.

 

Dominique Gros

Service de la recherche en éducation, Genève

 

 

[1] Vuille M., Gros D. (1999), Violence ordinaire, Genève, SRED, consultable en ligne : http://agora.unige.ch/sred/Publications/Cahiers/FrameCahier.html

 

 

 

 

 

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