Disqualification généralisée de la
jeunesse et jeunes sans qualification
par Dominique Gros
Malgré leur grande diversité, les jeunes de la génération de
la crise vivent une expérience commune très particulière, celle de constituer
la première jeune génération depuis la deuxième guerre mondiale à être
socialement vulnérabilisée, c’est-à-dire, au sens de Castel[1], en voie de
désaffiliation sociale.
Aujourd'hui, et pour la première fois depuis les années
d'après-guerre, divers signes attestent que les
jeunes en tant que groupe social
sont globalement exposés à vivre dans un contexte et des conditions qui sont
objectivement moins favorables que ceux qu’ont connus leurs parents.
Ainsi, en nous basant sur quelques indicateurs et leur
évolution, nous pouvons constater que la situation des jeunes de 15 à 24 ans en
Suisse s’est dégradée, que les liens qui les relient à la société se sont
distendus.
Sur le plan démographique, ils constituent une catégorie de
population numériquement et proportionnellement toujours plus minoritaire.
Cette évolution affecte directement leur visibilité et leur influence sociales.
Dans le domaine de la formation, les jeunes atteignent des
niveaux de formation toujours plus élevés, mais aussi moins orientés
professionnellement. Au sein de la population résidante, plus les personnes
sont jeunes, plus elles sont nombreuses à avoir terminé des formations postobligatoires des niveaux secondaire ou tertiaire.
Malgré cette élévation du niveau de formation, les jeunes
sont confrontés à de grandes difficultés pour valoriser leurs connaissances et
compétences. Leur insertion professionnelle est de plus en plus problématique
et tardive (nécessité de multiplier les stages, les
petits boulots, les emplois sans rapport avec la formation). La fin de la
formation initiale ne correspond plus à l'entrée dans la vie professionnelle.
Selon l'enquête suisse sur la population active, en 2002 le taux de sans-emploi
est nettement plus élevé chez les 15-24 ans (5.7%) que dans les autres
catégories d'âges (3.3% chez les 25-39 ans, 2.0% chez les 40-54 ans et 2.0%
chez les 55 ans et plus).
L’image sociale des jeunes est plutôt négative, notamment
par rapport aux problèmes de délinquance, de violence, d’incivilité qui leur
sont assez systématiquement attribués par les médias et l'opinion publique,
quant bien même les données fiables font défaut dans ce domaine.
Pour compléter le portrait, rappelons que ces jeunes de 15 à
24 ans sont nés avant la crise économique des années 1990, ils ont encore
bénéficié durant leur enfance d'un niveau de confort économique, culturel,
social et familial que la dégradation du contexte socioéconomique de la
dernière décennie du XXème siècle a
empêché de maintenir. Et ce précisément au moment de la transition vers l’âge
adulte et de l’accession à l’indépendance. Leurs perspectives d'entrée dans une
vie adulte et active ont donc pour cadre un environnement social moins agréable
et bien plus difficile que celui auquel la génération précédente a été
confrontée. Ils sont contraints de renoncer à accéder rapidement à des
conditions et à des modes de vie au moins comparables à ceux de leurs
prédécesseurs. Ils sont condamnés à vivre dans une espèce d’entre deux.
Les liens sociaux entre la population jeune et les autres
composantes de la société suisse sont distendus. Il s’agit là d’un constat
d’ensemble qui doit être relativisé, car la jeunesse n’est pas homogène. Les
tensions ne s’exercent évidemment pas sur tous ses membres de la même manière
suivant leurs situations sociale, scolaire, familiale. Selon les ressources institutionnelles,
économiques, culturelles ou interpersonnelles qu’ils peuvent mobiliser, les
risques d’exclusion n’ont pas la même emprise.
Ainsi, la situation des jeunes n’ayant pas achevé de
formation postobligatoire est devenue problématique,
paradoxalement parce que ces cas sont beaucoup plus rares que par le passé (un
tiers des personnes âgées de plus de 55 ans ont un niveau de formation
scolarité obligatoire, alors que chez les jeunes de 20 ans la proportion est
d’environ un sur dix) et qu’ils s’avèrent particulièrement inadaptés au
contexte socio-économique actuel (marché de l’emploi difficile, importance
grandissante du savoir et de l’information, désengagement social de l’Etat, etc.). Comme l’ont souligné Eckmann-Saillant,
Bolzman et de Rham[2], la rupture
de formation après la scolarité obligatoire a, en quelques décennies, mené de la normalité à la déviance stigmatisée, puis à
l’exclusion sociale.
Dominique
Gros
Service de la recherche en
éducation, Genève
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