Disqualification généralisée de la jeunesse et jeunes sans qualification

par Dominique Gros


Atelier présenté lors du colloque « Développer la communication et des relations sans violence à l’école »

 

20 novembre 2002, Cité universitaire, Neuchâtel

 

Malgré leur grande diversité, les jeunes de la génération de la crise vivent une expérience commune très particulière, celle de constituer la première jeune génération depuis la deuxième guerre mondiale à être socialement vulnérabilisée, c’est-à-dire, au sens de Castel[1], en voie de désaffiliation sociale.

Aujourd'hui, et pour la première fois depuis les années d'après-guerre, divers signes attestent que les jeunes en tant que groupe social sont globalement exposés à vivre dans un contexte et des conditions qui sont objectivement moins favorables que ceux qu’ont connus leurs parents.

Ainsi, en nous basant sur quelques indicateurs et leur évolution, nous pouvons constater que la situation des jeunes de 15 à 24 ans en Suisse s’est dégradée, que les liens qui les relient à la société se sont distendus.

Sur le plan démographique, ils constituent une catégorie de population numériquement et proportionnellement toujours plus minoritaire. Cette évolution affecte directement leur visibilité et leur influence sociales.

Dans le domaine de la formation, les jeunes atteignent des niveaux de formation toujours plus élevés, mais aussi moins orientés professionnellement. Au sein de la population résidante, plus les personnes sont jeunes, plus elles sont nombreuses à avoir terminé des formations postobligatoires des niveaux secondaire ou tertiaire.

Malgré cette élévation du niveau de formation, les jeunes sont confrontés à de grandes difficultés pour valoriser leurs connaissances et compétences. Leur insertion professionnelle est de plus en plus problématique et tardive (nécessité de multiplier les stages, les petits boulots, les emplois sans rapport avec la formation). La fin de la formation initiale ne correspond plus à l'entrée dans la vie professionnelle. Selon l'enquête suisse sur la population active, en 2002 le taux de sans-emploi est nettement plus élevé chez les 15-24 ans (5.7%) que dans les autres catégories d'âges (3.3% chez les 25-39 ans, 2.0% chez les 40-54 ans et 2.0% chez les 55 ans et plus).

L’image sociale des jeunes est plutôt négative, notamment par rapport aux problèmes de délinquance, de violence, d’incivilité qui leur sont assez systématiquement attribués par les médias et l'opinion publique, quant bien même les données fiables font défaut dans ce domaine.

Pour compléter le portrait, rappelons que ces jeunes de 15 à 24 ans sont nés avant la crise économique des années 1990, ils ont encore bénéficié durant leur enfance d'un niveau de confort économique, culturel, social et familial que la dégradation du contexte socioéconomique de la dernière décennie du XXème siècle a empêché de maintenir. Et ce précisément au moment de la transition vers l’âge adulte et de l’accession à l’indépendance. Leurs perspectives d'entrée dans une vie adulte et active ont donc pour cadre un environnement social moins agréable et bien plus difficile que celui auquel la génération précédente a été confrontée. Ils sont contraints de renoncer à accéder rapidement à des conditions et à des modes de vie au moins comparables à ceux de leurs prédécesseurs. Ils sont condamnés à vivre dans une espèce d’entre deux.

Les liens sociaux entre la population jeune et les autres composantes de la société suisse sont distendus. Il s’agit là d’un constat d’ensemble qui doit être relativisé, car la jeunesse n’est pas homogène. Les tensions ne s’exercent évidemment pas sur tous ses membres de la même manière suivant leurs situations sociale, scolaire, familiale. Selon les ressources institutionnelles, économiques, culturelles ou interpersonnelles qu’ils peuvent mobiliser, les risques d’exclusion n’ont pas la même emprise.

Ainsi, la situation des jeunes n’ayant pas achevé de formation postobligatoire est devenue problématique, paradoxalement parce que ces cas sont beaucoup plus rares que par le passé (un tiers des personnes âgées de plus de 55 ans ont un niveau de formation scolarité obligatoire, alors que chez les jeunes de 20 ans la proportion est d’environ un sur dix) et qu’ils s’avèrent particulièrement inadaptés au contexte socio-économique actuel (marché de l’emploi difficile, importance grandissante du savoir et de l’information, désengagement social de l’Etat, etc.). Comme l’ont souligné Eckmann-Saillant, Bolzman et de Rham[2], la rupture de formation après la scolarité obligatoire a, en quelques décennies, mené de la normalité à la déviance stigmatisée, puis à l’exclusion sociale.

 

Dominique Gros

Service de la recherche en éducation, Genève

 

 

 

 

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[1] Castel R. (1995), Les pièges de l’exclusion, Lien Social et Politiques-RIAC, 34, automne 1995, pp. 13-21.

[2] Eckmann-Saillant M., Bolzman C., de Rham G. (1994), Jeunes sans qualification, Genève, Les Editions I.E.S.