Peut-on apprendre à vivre ensemble? 

Réflexions autour de la violence chez l’enfant

Jacques Fortin

Professeur Université Lille 2

Service d'Epidémiologie et de Santé Publique

CHRU Hôpital Calmette

59037 Lille cedex - France

jfortin@mailsc.univ-lille2.fr

Le livre de William Golding “ Sa Majesté des Mouches ” a été fort mal accueilli en 1954 par tous ceux qui entretiennent le mythe rousseauiste de l’enfant naturellement pur et bon. Passe encore “ La guerre des boutons ” (L. Pergaud, 1912), joyeuses bagarres de clochers dont on retient moins quelques bosses que la transgression collective de la pudeur; mais le jeu ambigu des adolescents de Golding tourne au meurtre, anticipant en un sens ce que les faits divers nous offrent de plus en plus souvent. Ce n’est pas un accident mais une mort expiatoire, ritualisée, qui prend sens dans le micro groupe social. Peurs et frustrations diverses se retrouvent derrière l’atrocité, donnant à ce livre une actualité redoutable dans un contexte de surmédiatisation de toute forme de violence de jeunes. 

Quel enseignement en tirer ? Que l’homme est naturellement mauvais et que depuis Caïn il est prêt à tout pour satisfaire ses projets? Que le groupe a besoin de boucs émissaires pour maintenir sa cohérence et assurer sa survie? (Girard, 1977). Pour Bergeret et les psychanalystes (1992) la violence est fondamentalement en chacun et son expression pervertie (l’agressivité, c’est-à-dire le plaisir à atteindre l’autre physiquement et psychologiquement) dépend du contexte relationnel, notamment familial qui entoure le développement de l’enfant. Pour lesneurobiologistes le gène de la violence n’est pas trouvé malgré les recherches en ce sens, et leurs travaux ne mettent en évidence que des facteurs favorisants l’expression de l’agressivité (Karli, 1985). Les sociologues qui s’intéressent à la violence des jeunes (Dubet, 1987 ; Debarbieux, 1999) mettent l’accent sur la combinaison de facteurs favorisant son expression plus que sur un facteur particulier tel le milieu socioculturel ou la déstructuration de la famille. Lespsychologues, notamment nord-américains (Farrington, 1991 ; McCord, 1992; Tremblay, 1991) portent l’attention sur la trajectoire des enfants repérés précocement comme agressifs et la valeur prédictive de leurs comportements par rapport à des conduites asociales ultérieures.

A la recherche de sens

La réponse sociétale à la violence des jeunes hésite entre d’une part une attitude explicative, compréhensive (la violence du jeune serait une réponse à la violence qu’il a subie de la part de personnes identifiables ou de la société en général), qui affirme les droits de l’enfant mais n’en tire aucune conséquence d’ordre éthique ou structurel pour changer la société, et d’autre part une attitude répressive, d’auto protection, vécue par les intéressés comme politique anti-jeunes et encore plus souvent comme rejet et racisme, compte-tenu des caractéristiques sociales et culturelles de ceux qui sont les plus impliqués dans des comportements violents. L’alternance de ces deux options enrichit un climat d’insécurité grandissant exprimé dans sa quotidienneté à partir du concept à la mode d’  « incivilités » ( Roché, 1992) dont la réponse institutionnelle est la formalisation d’une éducation à la citoyenneté dans les écoles, qui vise à rappeler les droits et devoirs de chacun au sein du groupe social. Education intéressante en soi mais qui peut conforter l’idée que la violence est l’apanage des adolescents car les manifestations revendicatrices corporatistes, culturelles, identitaires des adultes, largement médiatisées, sources de dommages matériels considérables, mais aussi psychologiques et parfois physiques, ne génèrent actuellement pas la même inquiétude et bénéficient d’une certaine mansuétude sinon d’une relative impunité. 

Plus que les actes eux-mêmes, c’est la signification même de la violence des jeunes qui interroge et trouble la société. Elle perçoit, sans en saisir totalement le sens, une remise en cause de ses valeurs, de ses choix politiques, des rapports jeunes/adultes qu’elle a contribué à faire évoluer au cours du siècle sans ne maîtriser les conséquences. L’école en est l’illustration.

Actuellement certains collèges et lycées sont des espaces de non-droit où quelques jeunes caïds terrorisent aussi bien les élèves que les adultes, trafiquent, rackettent, molestent et cassent selon leur humeur. Il faut qu’un fait plus spectaculaire – incendie des locaux, violences sanglantes – provoque l’intervention de la police et des médiaspour que ces établissements se remettent en question. Comment un tel système de violences subies / violences agies a-t-il pu se construire et perdurer dans le non-dit pendant des mois voire des années ? Qu’est-ce qui a permis que des adultes, éducateurs de surcroît, aient laissé progressivement s’installer une confusion des rôles et fonctions de chacun, aient laissé s’installer une organisation parallèle de l’espace scolaire, jusqu’à abdiquer devant ceux dont ils sont censé accompagner le développement intellectuel et faciliter l’intégration sociale ?

Il y a plusieurs années déjà, au cours d’une formation d’enseignants, l’un d’eux rapportait sa sidération devant un élève de milieu sans ressources, laissant tomber à ses pieds une grosse liasse de billets.«Range ça, lui dit-il, je n’ai rien vu » . Il avait conscience que sa réaction complice traduisait l’acceptation d’une domination de la part de l’élève ; qu’il y avait inversion des rôles, viol symbolique de sa fonction. Profondément marqué, il abdiquait toute autorité sur sa classe dans l’incompréhension insécurisante des élèves, dans le silence et la solitude par rapport àson institution. Duerr (1999) suggère que c’est moins la pression d’un pouvoir absolu qui serait source d’incivilités, que la recherche d’une sécurité dans une dépendance à une autorité et que la difficulté à assumer des responsabilités.

 

L’enfant roi et le maître détrôné

La place de l’enfant dans la société a profondément changé au cours des dernières décennies. Au lendemain de la seconde guerre mondiale le monde des adolescents se partageait entre une majorité intégrée très tôt au monde adulte par une participation effective aux travaux agricoles ou à l’apprentissage professionnel, et une minorité préparant son insertion sociale par des diplômes lui ouvrant un large éventail de postes de responsabilité à haute valeur sociale (Dubet, 1996, Prost 1997). La relation à l’adulte, dans les deux cas, est celle de la dépendance au maître, maître exigeant et respecté, prolongement de l’image paternelle traditionnelle : il est celui qui sait, qui commande, qui donne le travail et permet de devenir adulte, c’est-à-dire autonome. Aujourd’hui ces maîtres, passeurs transgénérationnels et intégrateurs du quotidien ont disparu dans une complexification des tâches aux fins de plus grandes performances et rentabilité qui dissout la lisibilité d’un avenir professionnel proche, et l’idée même d’y pouvoir accéder . Le maillage intergénérationnel n’est plus réalisé. Une population adolescente (les 12-25 ? on ne sait dire la fin de cette période) s’est progressivement individualisée à travers ses lieux de vie spécifiques, dont l’école certes, a conquis des territoires, est devenu un marché important objet de toutes les séductions. Le développement de nouveaux médias fait perdre à l’école son monopole de détenteur et transmetteur du savoir ; la possession de diplômes n’assure plus l’emploi, mais inversement, sans diplôme l’accès aux emplois, même les moins qualifiés, devient difficile. Beaucoup d’enseignants vivent dans la nostalgie d’une école élitiste et ne veulent, ne peuvent, adapter leur pédagogie à la réalité d’une école obligatoirement hétérogène dès lors que le cycle secondaire est ouvert à tous. L’adéquation des attentes des familles et des élèves aux projet de l’école s’est progressivement rompue avec l’arrivée d’une population qui ne peut avoir la même connivence sociale et culturelle que celle des classes moyennes et supérieures, qui vit dans le présent et la précarité, et donc dans l’attente d’un accès rapide à l’emploi par nécessité économique ; l’investissement dans une longue formation théorique lui est très souvent inaccessible, conceptuellement et économiquement.

Les jeunes exclus de l’école par refus ou par rejet constituent une population flottante, financièrement dépendante de familles elles-mêmes souvent en difficulté ; population qui va investir certains espaces de la cité, s’organiser parfois dans des activités délinquantes lucratives comme le trafic de drogue qui permet la survie de beaucoup de familles de chômeurs et indirectement de commerces ou d’entreprises, car les jeunes représentent un marché très sollicité au sein des sociétés de consommation, particulièrement visés par les publicitaires. Inversion des rôles au sein de la famille où l’argent de « petits boulots » ou de la drogue se substituant au salaire absent des parents, « achète » le silence et la démission éducative de ceux-ci. L’image du « grand frère » s’est substituée à celle du « pater familias » pour le meilleur et pour le pire.

Plus généralement, la structure familiale a changé : la banalisation des familles recomposées et monoparentales complexifie l’intégration d’images identificatrices au père et à la mère, et l’inscription dans une généalogie ; elle entretient chez l’enfant un sentiment de précarité. Témoin de désaccords parentaux, l’enfant est souvent pris à témoin et en otage par des parents immatures, individualistes, dépassés, qui sollicitent son appui affectif, inversant encore une fois les rôles sociaux.

Ce que certains ont appelé une « adolâtrie » place le jeune comme modèle identificatoire pour des adultes qui reculent le vieillissement du corps et la mort à grand renfort de pratiques autocentrées, gymnastique, soins et remodelage du corps, mode vestimentaire…

Cette redistribution des rôles sociaux traduit davantage un affaiblissement de l’adulte dans une société qui manque de repères et d’idéaux à faire partager, qu’une prise de pouvoir de la part d’une jeunesse qui ne fait qu’occuper partiellement et souvent contre son gré un terrain laissé vacant. Aussi constate t-on que de plus en plus de jeunes expriment leurs interrogations et leurs angoisses dans des conduites de fuite et :ou de rejet : fugue, consommation de substances psychoactives, troubles des conduites alimentaires, situation de défit, prise de risques, suicide… La violence représente, pour certains, un des moyens de dire leur refus de situations vécues comme insupportables ; les épidémiologistes soulignent l’association fréquente de ces différents types de conduites (Choquet, 1994 ; Farrington, 1991) rassemblées en « conduites à risque » (pour l’individu, pour la société ?...). Enfin, face aux mêmes situations difficiles, il convient de souligner que beaucoup de jeunes trouvent des procédures d’ajustement, de « résilience » (Rutter, 1981), interdisant tout déterminisme social étroit.

La société change très vite, les rôles sociaux se modifient ; la famille et l’école, deux piliers du développement de l’enfant sont en pleine mutation privant celui-ci de repères sécurisants, structurants. Néanmoins le contexte social n’explique pas à lui seul la violence des jeunes et le processus des manifestations agressives qui apparaissent dans l’enfance.

Plaisir et frustrations

Le début de la socialisation à travers la rencontre d’autres enfants d’âge sensiblement identique est un moment important d’expérimentation de conduites diverses pour s’approprier un objet convoité et tenu par un pair, accaparer l’attention et l’intérêt d’un adulte, gérer la frustration ou le rejet, répondre aux sollicitations ou agressions de camarades de jeu et aux injonctions d’adultes… L’enfant va vivre et apprécier les avantages et inconvénients des différentes procédures employées pour résoudre ces situations de conflit. En fonction des circonstances, de son environnement familial, de caractéristiques personnelles et de son vécu antérieur il va construire un répertoire plus ou moins étendu de réponses. Ainsi la majorité des enfants va acquérir progressivement la capacité de donner, d’échanger, de partager, d’attendre la satisfaction de ses désirs. Certains, obtenant rarement ce qu’ils visent, auront tendance à se mettre en retrait, apeurés et tristes. D’autres prendront par la force, utiliseront l’intimidation et les cris pour obtenir ce qu’ils convoitent, manifesteront vigoureusement et bruyamment leurs sentiments de frustration ou d’opposition. Craints par leurs camarades, ils sont peu appréciés, vivent mal leur mise à l’écart et souvent ne peuvent retirer de plaisir dans le contact à l’autre qu’au travers de l’affirmation de leur force. Alors que la plupart des enfants diversifient et adaptent leurs comportements au contexte, certains vont recourir de manière privilégiée à un type de conduite pro ou antisociale, avec risque d’étiquetage par les adultes Selon certaines études, 6,9% des garçons et 2% des filles d’âge préscolaire présentent des difficultés adaptatives à la vie sociale.

Le rôle régulateur de l’adulte éducateur auprès de l’enfant est capital. Il va valoriser des conduites d’échanges et d’entraide, des manifestations d’apaisement et des sourires, calmer avec sympathie tout en marquant clairement et avec constance sa désapprobation de certains gestes, aider à attendre son tour, et ainsi contribuer à éviter que comportements de retrait ou d’agressivité se répètent souvent et marquent l’enfant ; il va permettre l’apprentissage de valeurs et de normes sociales dans un climat affectif privilégié. Inversement, l’indifférence ou l’hostilité de l’adulte, le modèle personnelqu’il offre, voire l’encouragement qu’il peut apporter aux manifestations de force et de domination, vont contribuer à l’ancrage de ces comportements préjudiciables. Ancrage éventuellement consolidé dans les différents milieux de vie de l’enfant ( famille, crèche, école maternelle puis école élémentaire) qui offriraient des pratiques éducatives similaires . Nous pensons que c’est l’interaction de la personne avec son environnement qui construit des modes de réponses aux situations de la vie quotidienne . La personnalité de l’enfant reçoit l’empreinte spécifique de la famille avec son histoire, ses caractéristiques culturelles et sociales, puis progressivement celle d’autres personnes attractives ou répulsives, aimantes ou rejetantes, associées à un contexte de rencontre.

Dans une perspective éducative, préventive de comportements asociaux, comment intervenir à la fois sur l’environnement de l’enfant et sur sa capacité à faire face à des situations de frustrations, de conflits, de rejets ? 

Principes du programme “ Mieux vivre ensemble ”

L’intitulé de ce programme actuellement à destination des enfants de 5-12 ans scolarisés, indique un objectif de socialisation et la valeur accordée à la qualité de la relation interindividuelle. Il ne s’agit pas d’apprendre à être un dominant, à être meilleur que les autres, il ne s’agit pas de l’apprentissage de comportements stéréotypés, normés, mais de favoriser l’attention et le respect portés aux autres et attendus de la part des autres ; il s’agit de favoriser le développement de compétences pour être progressivement en mesure de contrôler ses émotions et ses actions, de pouvoir affirmer ses droits et sa personnalité ; il s’agit de faciliter les solidarités et les coopérations afin de soutenir la réussite de chacun et afin de participer activement à l’amélioration de l’environnement tant physique qu’humain . «  Rassurer, coopérer, défendre, sauver, démontrer de l’intérêt et de la considération pour autrui, être empathique… » (Labonville, 1994, cité par Fortin et Bigras, 1996).

Pouvoir réclamer du respect de la part des autres et porter de l’attention à l’autre réclame une certaine confiance en soi qui s’acquiert et se conforte dans l’expérience. L’estime de soi se construit également dans l’image que l’autre renvoie de soi (Bolognini et Prêteur, 1998). Image rassurante, encourageante, valorisante, stimulante ou image destructrice, annihilante, méprisante, dégradante ? Avec Bandura (1986) nous accordons beaucoup d’importance au sentiment d’efficacité personnelle comme facteur intervenant dans le choix comportemental. Il convient de rendre l’éducateur conscient de la valeur et de l’impact de ses gestes, paroles ou mimiques dans la construction de l’identité de l’enfant, de l’élève à travers la valorisation des réussites en tout domaine, cognitif, culturel, sportif, relationnel.

En travaillant avec des enseignantes d’écoles élémentaires et depuis peu avec des enseignantes de maternelle volontaires, nous faisons l’hypothèse que la pratique en milieu scolaire de rapports humains fondés sur des valeurs de respect et de justice, d’empathie et de solidarité, tant entre les élèves qu’entre enfants et enseignants, renforce les comportements pro-sociaux développés dans le contexte modélisant du milieu familial. Chez ceux qui n’en aurait pas l’expérience, elle procure une alternative comportementale dont ils peuvent vivre et évaluer les avantages par rapport aux inconvénients, et conséquemment la reproduire en dehors du milieu scolaire. La participation des familles à ce programme est clairement souhaitée, mais encore insuffisamment réalisée dans notre expérimentation. 

 

Les séquences éducatives

Chaque semaine, durant une ou deux séquences de 20 à 45 minutes en moyenne, les élèves sont réunis en cercle pour aborder de manière active et participative un point particulier du programme. Apprendre d’abord à s’écouter, à s’exprimer, à se connaître, à repérer ses qualités, ses points forts puis ses points faibles, puis ceux des autres ; apprendre à dire ce qu’on ressent dans diverses situations de la vie courante, notamment dans la vie de classe, en étant écouté et non moqué ou réprimandé permet de comprendre, ou du moins d’exprimer la complexité des émotions. Ainsi peut-on dire qu’on prend à la fois du plaisir à se bagarrer et du regret à faire mal. Face à des situations et des événements qui se présentent à la classe, vécus dans la famille ou le quartier, vus à la télévision, les élèves apprennent à analyser les comportements repérés, approuvés ou dénoncés, tentent de définir leurs propres attitudes, de rechercher éventuellement des solutions alternatives à des comportements dommageables.

C’est ainsi que sont régulièrement abordées les différentes formes de violence dont ils sont tour à tour acteurs, victimes ou témoins - de la bagarre, au racisme en passant par le racket,le mépris ou le vol. Les élèves proposent des solutions concrètes d’entraide, de médiation, qu’ils mettent ensuite en pratique. Les trafics et consommations de drogue qui constituent le spectacle quotidien de beaucoup d’élèves des classes volontaires, est discuté selon les mêmes principes. Sont également abordé les émissions de télévision, les émotions qu’elles provoquent, les réponses souhaitées et pas toujours trouvées dans la famille ; les publicités qui séduisent plus ou moins insidieusement et qu’on apprend à décrypter ; les situations de chômage dans la famille et les conséquences pour chacun… 

Le conte, le livre, le mime, les marionnettes, le dessin, les jeux de rôles permettent d’exprimer tout ce qu’on a envie de faire partager. Ce sont de supports qui permettent de valoriser chaque enfant, certains plus à l’aise par le corps et d’autres par le graphisme, la parole.

Dans ces séquences l’enseignant joue d’abord un rôle de régulation, permettant à chacun de s’exprimer à son rythme, d’être attentif aux élèves qui verbalisent peu et qui nécessitent d’autres supports. En tant qu’éducateur, l’adulte stimule la réflexion de l’enfant, provoque ses interrogations, l’encourage à trouver les réponses par lui-même et dans le dialogue avec les autres enfants ou des adultes, à nuancer sa pensée pour comprendre les arguments d’un camarade. S’il lui revient de dire la loi, de rappeler les règles, de prononcer des sanctions, leur justification doit être perceptible dans le désir de “ mieux vivre ensemble ”et non pas vécues comme des règlements de comptes personnels. 

Comme le résumait très bien l’un de ces enfants “ enfin, on parle de la vraie vie ”. C’est en effet la vie quotidienne qui sert de supportet de point de départ à des séquences pédagogiques importantes comme l’apprentissage de vocabulaire, la lecture, la grammaire, la citoyenneté… 

La reconnaissance par l’école de la richesse de milieux de vie habituellement présentés uniquement de manière négative et de parents perçus à travers leurs incompétences à s’identifier aux exigences de l’école, constitue une valorisation personnelle de l’enfant et un encouragement à résister à « la fatalité » d’une perspective de chômeur ou de dealer déjà exprimée par bien des jeunes à cet âge (impuissance acquise).

Si les ambitions du programme sont vastes, son expérimentation n’est pas facile. Ecouté avec intérêt dans des conférences pédagogiques, il réclame de la part des enseignants un temps de formation, une clarification de leur rôle d’éducateur, la nécessité de travailler en équipe avec les familles et les services sociaux, et beaucoup préfèrent simplement ne pas avoir d’enfants difficiles… . Il est difficile de travailler avec une école dont tous les enseignants sont volontaires. 

Les enseignantes qui ont choisi le programme soulignent qu’il apporte une qualité relationnelle entre élèves et enseignant facilitant leur pratique pédagogique. Fondu dans les activités habituelles, il stimule l’enrichissement du vocabulaire et à la qualité de l’expression orale ; il contribue à réduire les tensions, permet d’inclure des enfants réputés ailleurs “ intenables ”, facilite l’épanouissement d’enfants inhibés, développe la confiance en soi et l’autonomie, apporte une cohésion entre élèves, un sentiment d’appartenance.

Les élèves tiennent beaucoup au temps de discussion en commun, rituel qui constitue un espace de parole libre, de régulation des conflits, de clarification des règles de la vie en société, d’évaluation du changement positif qui s’opère chez certains et qui sera noté et valorisé par le groupe. Dans plusieurs classes, des élèves interviennent à plusieurs dans la cour de récréation et dans leur quartier pour jouer un rôle de médiation dans des situations de conflits ou pour entendre avec empathie des camarades en difficulté, et être leur intermédiaire auprès d’adultes.

Ce ne sont pas les exercices contenus dans le programme qui “ conditionneraient ” des changements positifs de comportement, mais, à travers le support de temps ritualisés, c’est le souci d’atteindre des objectifs éducatifs prioritaires qui aide l’enseignant à jouerplus pleinement et consciemment son rôle éducateur.

Nous nous référons aux études longitudinales de Tremblay pour anticiper que l’apprentissage expérientiel de compétences sociales aide l’enfant, demain adolescent puis adulte, à gérer des situations de choix parfois difficiles, à résister à la pression des pairs, à s’affirmer, à prendre en main son existence et à faire preuve de solidarité. Le programme « Mieux vivre ensemble » s’inscrit dans le courant actuel des voies que Tones (1992) et d’autres regroupent sous le terme d’empowerment, processus d’habilitation des compétences individuelles et collectives au service d’une existence et d’un environnement maîtrisés autant que faire ce peut.

 
Eléments bibliographiques

Bandura A. Social Foundations of Thouhgt and Action : A Social Cognitive Theory, Englewood Cliffs, NJ : Prentice Hall, 1986.

Bergerer J. La violence fondamentale. Paris : Dunod, 1988.

Bolognini M., Prêteur Y.(ss la dir.) Estime de soi. Lausanne : Delachaux et Niestlé, 1998.

Choquet M., Ledoux S. Adolescents. Enquête nationale. Paris : INSERM/Documentation française, 1994.

Debarbieux E. La violence en milieu scolaire. Paris :ESF ed., 1996.

Dubet F. La galère : jeunes en survieParis, Fayard, 1987.

Farrington D.P. Childhood aggression and adult violence : early precursors and life outcomes. In D.J. Pepler and K. H. Tubin. Development and treatment of childhood agression. Toronto : Lawrence Erlbaum, 1991.

Fortin L., Bigras M. Les facteurs de risque et les programmes de prévention auprès d’enfants en troubles de comportement, Québec : Editions Behaviora, 1996.

Girard R. La violence et le sacréParis : Grasset, 1972.

Golding William, Lord of the Flies,. London : Faber and Faber, 1954 ; trad. Sa majesté des Mouches.Gallimard, Folio Junior, 1987.

Karli, P. L’homme agressifParis: ed. O. Jacob, 1987.

Mc Cord J., Tremblay R. Preventing Antisocial Behavior, New York : Guilford Press, 1992.

Montagner H. L’enfant et la communication, Paris: Stock, 1978.

Pergaud L. La guerre des boutons. Paris :Mercure de France, 1912 : Gallimard, Folio Junior, 1987.

Roché S. Le sentiment d’insécurité. Paris : PUF, 1992.

Tones B.K. Health promotion, self-empowerment and the concept of control, in Health Education; Politics and Practice, Victoria, Australia: Deakin University Press, 1992

Tremblay R. Les enfants agressifs, Ottawa : Editions Agence d’Arc, 1991.